Méthodes, outils et dispositifs

L'évolution des principes d'urbanisme

La ville industrielle ou la naissance de l'urbanisme

A la fin du XIXème siècle la société issue du développement industriel voit naître l'urbanisme comme discipline « scientifique », réflexive et critique selon Françoise Choay[1]. La ville industrielle s'adapte aux nouvelles nécessités de transports avec les percées haussmanniennes, les gares et la spécialisation en secteurs urbains, sortant d'un espace défini avec l'implantation de l'industrie dans les faubourgs et la naissance des banlieues résidentielles des classes moyennes et ouvrières. Cette ville objet d'observation va souffrir des critiques des médecins hygiénistes et de penseurs politiques parmi lesquels Engels, Marx, Proudhon ou Fourier qui dénoncent au-delà d'un habitat ouvrier insalubre, une hygiène morale défaillante pointant la ségrégation et la laideur répétitive des formes d'habitat réservées à la masse populaire. Ces critiques se rejoignent dans l'idée de désordre urbain voire de chaos.

Référence : Françoise Choay, L'Urbanisme, utopies et réalités, Une anthologie, Collection Points Essais, Editions du Seuil, Paris, 1965.

L'ordre imaginé par les utopistes

« D'un ensemble de philosophies politiques et sociales (Owen, Fourier, Considérant, Proudhon, Ruskin, Morris) ou de véritables utopies (Cabet, Richardson, Morris), on voit ainsi se dégager avec un plus ou moins grand luxe de détails, deux types de projections spatiales, d'images de la ville future, que nous appellerons désormais des «modèles ». Par ce terme nous entendons souligner à la fois la valeur exemplaire des constructions proposées et leur caractère reproductible....ces modèles du « pré-urbanisme » ne sont pas des structures abstraites, mais au contraire des images monolithiques, indissociables de la somme de leurs détails. » F. Choay, op. citée.

Les deux modèles principaux s'opposent par la philosophie même qui fonde chacun : modèle progressiste et modèle culturaliste. L'un prend appui sur le concept de progrès « répondant à l'intégralité des besoins et des désirs de l'homme » selon V.Considérant , l'autre sur celui de culture privilégiant les besoins spirituels avant les besoins matériels, modèle « nostalgique » tourné vers le retour à un idéal passé.

L'urbanisme : de nouveaux modèles

Avec Françoise Choay, il faut distinguer l'urbanisme du pré-urbanisme :

« Au lieu d'être l'œuvre de généralistes (historiens, économistes ou politiques), il est sous ses deux formes, théoriques et pratiques, l'apanage de spécialistes, le plus généralement d'architectes... Il est dépolitisé » et appliqué puisqu'il « assigne à ses techniciens une tâche pratique ». op. citée.

Cependant, l'urbanisme fait appel aussi à l'imaginaire et les deux modèles du pré-urbanisme se retrouvent sous une nouvelle forme.

Le modèle progressiste s'appuie sur le concept de modernité, il est présenté par Tony Garnier dans un ouvrage édité en 1917, « la cité industrielle » née avec l'ère industrielle, rupture dans l'histoire économique et sociale. Mais la rupture se situe surtout dans l'efficacité voulue et puisée aux sources de l'industrie (standardisation, mécanisation, nouveaux matériaux comme le béton ou l'acier...). D'autre part, se dégagent, pour un homme-type « universel », les besoins auxquels répondront les fonctions de la ville : habiter, travailler, circuler, se cultiver le corps et l'esprit. Ville, elle-même « standard » et reproductible sous toutes les latitudes, géométrique, faite de cubes et parallélépipèdes disposés le long de voies orthogonales, déclinée en maisons basses individuelles ou immeubles collectifs. Le Corbusier réalisera le modèle le plus abouti « d'unité d'habitation » ou « cité radieuse » à Marseille (1947-1952).

Le modèle culturaliste s'appuie sur le concept culturel de cité rassemblant une totalité d'individus. Il s'oppose au précédent par des limites marquées de l'espace de la cité cerné de verdure, un nombre limité d'habitants dont l'individualité est respectée (âge, secteur de travail...). L'espace urbain est « clos et intime » mais aussi « imprévisible et divers ...(il doit) suivre les sinuosités naturelles du terrain, les incidences du soleil, se plier aux vents dominants, ou au plus grand confort existentiel de l'usager. » F. Choay, op. citée. La volonté de retrouver le passé est nostalgique d'un confort sécurisant qui doit permettre l'épanouissement de l'individu et le développement de la culture. Pour F. Choay : « la valorisation inconsidérée du passé conduit à une réification du temps, qui est traité à la manière d'un espace, et comme s'il était réversible. On aboutit ainsi par des voies différentes au même résultat que dans l'urbanisme progressiste. A l'utopisme progressiste s'oppose l'utopisme nostalgique et à la religion du fonctionnalisme le culte des valeurs ancestrales... ».

D'une charte à l'autre : soixante ans d'urbanisme

Le passage de la charte d'Athènes (1933) à la Charte d'Aalborg (1994) marque une révolution au sens premier.

La première envisage l'avenir sans référence au passé, son architecture ne prend pas en compte le contexte local, s'appuie sur un zonage fonctionnel, sépare les divers modes de circulation, confie l'urbanisme exclusivement à des experts qui ont une vision rationnelle et géométrique de la ville. Elle émane des urbanistes progressistes comme Le Corbusier.[2]

La seconde met en valeur le patrimoine existant, se préoccupe d'insérer le bâti dans le milieu local, adopte une mixité fonctionnelle, laisse tous les modes de transport cohabiter sur la voierie, promeut un urbanisme de participation et des formes urbaines variées. (Schématisation selon Cyria Emelianoff)

La charte d'Aalborg est directement issue de la conférence de Rio de 1992 dans ses principes, mais à la même date le traité de Maastricht recèle aussi des objectifs de développement durable, alors que dès 1990 les Nations Unies promouvaient un programme de cités durables et la Commission européenne un livre vert sur l'environnement durable. C'est en 1993 que naît un projet de «villes durables» européennes. Certaines d'entre elles organisent en 1994 la rencontre d'Aalborg dont la charte prévoit le programme du XXIéme siècle, l'Agenda local 21 et les réseaux de villes animés par les villes durables.

ComplémentPrincipales références

  • Charte d'Aalborg : elle est issue des travaux des participants à la Conférence européenne sur les villes durables du 27 Mai 1994.

  • Cyria Emelianoff : Cahiers français, N° 306

  • Le Corbusier : La Charte d'Athènes, l'urbanisme des C.I.A.M. (Congrès internationaux d'Architecture moderne), Plon, Paris, 1943.

  • J.L. Sert : Can our Cities Survive, Harvard University Press, 1944.

  1. Françoise Choay

    Françoise Choay, L'Urbanisme, utopies et réalités, Une anthologie, Collection Points Essais, Editions du Seuil, Paris, 1965.

  2. Le Corbusier

    Le Corbusier : La Charte d'Athènes, l'urbanisme des C.I.A.M. (Congrès internationaux d'Architecture moderne), Plon, Paris, 1943.

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